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05 janvier 2005

JEAN-MARC EUSTACHE, PDG DE TRANSAT A.T.
Texte: Uguette Chiasson
Photos: Magda Laszkiewicz

Le 6 décembre dernier, à la suite d’un sondage effectué auprès de ses lecteurs, le quotidien La Presse nommait Jean-Marc Eustache « PDG de l’année 2004 ». Quelques jours après cette nomination, Uguette Chiasson, éditrice d’Express Voyage.ca, a rencontré le pdg de Transat A.T. afin d’obtenir ses commentaires et d’en connaître un peu plus sur l’homme qui siège à la tête d’une des plus importantes entreprises du Québec.

Express Voyage : Que faisiez-vous avant d’être dans le domaine du voyage et qu’est ce qui vous y a amené?

Jean-Marc Eustache : Je suis arrivé au Québec à l’âge de 9 ans. Plus tard, après avoir obtenu mon baccalauréat en économie, j’ai travaillé comme fonctionnaire au gouvernement fédéral dans un organisme de jeunesse : Jeunesse Canada Monde.

Alors sous le règne de Claude Charron, qui occupait le poste de président de l’Union général des étudiants du Québec, l’organisme a fermé ses portes en 1967. Tourbec, qui était un organisme sans but lucratif relevant de cette association, a décidé de continuer ses opérations avec l’aide d’un groupe d’étudiants qui géraient les Tourbec. Ces agences étaient situées dans des établissements scolaires et la clientèle était réservée aux étudiants du Québec.

En 1977, Robert Perreault, directeur général de Tourbec, m’a offert le poste à temps plein de directeur des produits Tourbec. À cette époque, Tourbec était syndiquée et de nombreux problèmes entre employés et cadres avaient lieu. L’organisme a fermé ses portes en 1978.

À la suite de sa fermeture, j’ai essayé d’acquérir Tourbec, mais sans succès. C’est l’agence de voyages Vincent Hone, Albert Ricard qui est parvenue à l’acheter. Je me suis donc associé à l’agence, et Philippe et Lina se sont ensuite joints à l’équipe quelques mois plus tard.

EV : Est-ce là que vous avez fait la connaissance de Lina De Césare et Philippe Sureau, les autres co-fondateurs de Transat?

JME : En effet, Lina De Césare et Philippe Sureau travaillaient à ce moment-là pour Tourbec. Lina y œuvrait à temps plein, mais Philippe, à temps partiel, car il travaillait également pour un éditeur.

EV : Après Tourbec, quelle fut l’acquisition suivante?

JME : Nous avons acheté Trafic Voyages, car nous avions besoin d’un grossiste spécialisé sur l’Europe. Par la suite, en 1987, nous avions besoin de financement, nous avons donc créé le groupe Transat qui démarrait Air Transat, la compagnie d’aviation. Nous avons ensuite acquis Multitour, un grossiste très connu à l’époque.

EV : Nous voilà donc rendu en 2004, et vous avez été nommé « PDG de l’année » par le quotidien La Presse. Quelles sont, d’après vous, les qualités nécessaires à un bon pdg?

JME : La première qualité est, à mon avis, d’avoir une vision claire, et même très claire, d’où l’on veut aller, de toujours garder en tête cette vision et de passer à l’action.

EV : En quoi cette qualité vous a-t-elle aidé?

JME : J’ai toujours voulu que mon organisation en soit une avec des produits intégrés, réservés à la clientèle de vacances. Par exemple : j’ai souvent eu des offres pour nous associer avec des compagnies d’aviation régulières, mais j’ai toujours refusé. J’étais convaincu, et je le suis toujours, que le succès de notre organisation passait par l’offre d’une gamme de produits destinés uniquement aux vacanciers : forfaits, hôtels, vols nolisés, etc. C’est ce que nous avons fait, et le succès de Transat A.T. valide bien cette vision.

EV : Quelle serait maintenant la deuxième qualité nécessaire?

JME : La volonté de réussir, ne jamais se décourager. Je suis un passionné du travail; je travaille sept jours par semaine. Le samedi et le dimanche, comme c’est plus tranquille au bureau, j’en profite pour faire le tour de ma correspondance. J’ai même, à l’occasion, donné suite à des plaintes de clients insatisfaits des services reçus en les appelant moi-même pour en discuter avec eux. Quand on s’embarque dans un tel projet, il faut pouvoir aller jusqu’au bout; ne jamais reculer même si ça va mal. Il faut garder notre objectif en tête et garder la volonté de l’atteindre.

EV : Quelle serait la troisième qualité?

JME : S’assurer d’être entouré d’une équipe de cadres et d’employés compétente sur laquelle on peut se fier. Je dois m’assurer d’avoir de bons leaders et des gens très motivés qui travaillent pour l’organisation.

EV : Une dernière qualité que vous trouviez indispensable?

JME : Savoir écouter et évoluer. Aujourd’hui, à mon âge, je dis : En vieillissant, on acquiert la sagesse, alors que les jeunes, eux, ils ont la « drive » nécessaire… En rassemblant ces éléments, nous avons fait la réussite de l’entreprise. Si Transat est parvenue à passer à travers la crise du 11 septembre, et croyez-moi, ce n’était pas de tout repos, c’est que tout le monde, cadres et employés, a mis la main à la pâte pour trouver des solutions.

EV : Et quelles ont été ces solutions?

JME : Nous avons dû couper 25 p.cent des postes, nous avons gelé les salaires des employés et nous avons coupé les salaires des cadres. Le défi a été de réaliser tout ça en nous assurant que chacun resterait motivé.

EV : Quels seraient vos conseils aux dirigeants d’entreprises de voyages pour passer à travers les moments difficiles?

JME : Je suis dans le domaine du voyage depuis plus de 25 ans maintenant, et des moments difficiles, nous en avons eus plusieurs : les entreprises de vente à bas prix et en direct, la course au meilleur prix, le marché limité au Québec, la crise du 11 septembre, etc. Plusieurs dirigeants dans le monde du voyage ont franchi ces obstacles et savent maintenant comment réagir face à une importante crise : il faut innover, travailler fort et créer d’autres produits et services qui aideront à la survie de l’organisation.

EV : Comment entrevoyez-vous l’avenir de l’industrie du voyage au cours des dix prochaines années, surtout avec la part de marché grandissante accaparée par la vente en direct?

JME : À mon avis, au cours des prochaines années, on risque de voir apparaître au Québec d’autres entreprises œuvrant dans la vente en direct, mais il ne faut pas oublier que dans le passé, plusieurs entreprises se sont lancées dans ce type de services et que pour nombre d’entre eux, cela s’est soldé par un échec. Les voyageurs ont besoin des services d’un consultant en voyages, et cette réalité demeurera ainsi pour encore plusieurs années. Il faudra néanmoins observer ce qui se passe et être alerte.

EV : Dans 10 ans, où croyez-vous que Transat sera rendue?

JME : Air Transat n’est âgée que de 5 ans, mais elle doit continuer de grossir sinon elle risque de tomber.

EV : Tomber, vous dites? Vous ne pensez tout de même pas que Transat risque de fermer ses portes? Cela semble bien impossible, étant donné son ampleur actuelle?

JME : Oui, oui, je dis bien tomber, car elle doit continuer d’avancer et de progresser si elle désire survivre. Toutefois, des projets d’expansion, principalement sur le marché de l’Ontario, sont présentement en évaluation afin d’éviter cette fâcheuse conséquence. Transat veut en effet acquérir le plus grand nombre d’agences de voyages possible dans le groupe Travel Plus. Transat doit devenir le leader canadien, et cela passe notamment par l’achat de grossistes ontariens.

Un développement important est également prévu aux États-Unis. Nous voulons aussi y acquérir des grossistes. Plus notre pouvoir d’achat sera grand, plus nous seront en mesure de négocier des prix d’hôtels intéressants pour les touristes. Par exemple, nous savons qu’il y a une clientèle aux États-Unis qui aime voyager l’été dans le sud. Plusieurs prennent leurs vacances d’été au Mexique, en République dominicaine, etc. Donc, si nous avons une clientèle pour l’hiver et une autre pour l’été, nos arguments de négociation avec les hôteliers ne peuvent qu’être meilleurs.

Enfin, nous voulons investir dans les entreprises de services touristiques dans la majorité des destinations que nous offrons. Nous prévoyons aussi des acquisitions importantes du coté de l’Europe. Tout cela permettra d’offrir à nos clients une gamme complète et très variée de services et produits. Mais pour arriver à nos fins, il nous faudra investir sur la technologie; nous sommes en arrière dans ce domaine, car nous fonctionnons encore comme il y a 20 ans. Nous devons améliorer le système afin que les agents de voyages puissent réserver directement tous les produits sur mesure pour leurs clients. Nous devons changer notre façon de faire, être plus à jour dans ce domaine.

EV : Des projets d’envergure, de toute évidence… ça promet! Mais, avec tous ces projets, comment faites-vous donc pour décrocher du travail?

JME : Comme je vous l’ai dit, je travaille sept jours semaine, mais depuis quelques années, je prends une à deux semaine de vacances dans le sud l’hiver, et deux semaines l’été pour aller en Europe ou pour me reposer à mon chalet à la campagne. Aussi, je n’ai pas d’enfants, mais j’aime recevoir des amis à la maison. Par exemple, durant la période des Fêtes, la maison à Outremont sera pleine de monde.

EV : Et comme passe-temps?

JME : J’aime la rénovation. J’achète des vieilles maisons et je supervise les travaux de rénovation. J’ai d’ailleurs acheté un terrain au Lac Brome, dans les Cantons de l’Est, et j’y supervise présentement la construction de ma maison.

EV : Merci beaucoup monsieur Eustache du temps que vous m’avez accordé. En terminant, une dernière question pour satisfaire ma curiosité : Êtes-vous toujours aussi patient? Vous arrive-t-il parfois de perdre patience?

JME : Je ne suis pas du genre à crier lorsque je ne suis pas satisfait. Par contre, les choses doivent avancer et des initiatives doivent être prises, et si je sens que cela ne se fait pas assez vite, je peux à l’occasion inciter de façon claire et nette une personne à sortir de mon bureau. Généralement, la personne comprend le message assez rapidement… (rires)

EV : Encore une fois merci et bonne chance dans vos nombreux projets.



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